Les échecs sont (re)devenus cool - article Le soir

Ce 24 avril 2021, le Soir+ a sorti un article écrit par Lorraine Khil.

Voici le texte:

 " Et si votre ado troquait Fortnite contre un bon vieil échiquier (OK, peut-être virtuel) ? A la faveur d’un alignement des astres plutôt inespéré, le jeu millénaire jouit d’une nouvelle popularité hors norme au point de squatter très sérieusement Twitch, la plateforme préférée des gamers. En 2021, les échecs, c’est cool.

La faute, d’abord, au premier confinement qui a poussé nombre de citoyens désœuvrés à se retourner vers les jeux de leur enfance, parmi lesquels les échecs. « C’est un jeu qui s’adapte parfaitement à la pratique en ligne », explique Laurent Vérat, manager du champion français Maxime Vachier-Lagrave, qui dispute actuellement le prestigieux tournoi des candidats (voir par ailleurs). « Comme c’est joué partout dans le monde, quelle que soit l’heure, on trouve un adversaire, avec des plateformes qui comptent en permanence entre 100.000 et 300.000 personnes en train de jouer. »
 
« Dans le même temps, tout un univers s’est construit autour du streaming, sur Twitch », poursuit Laurent Vérat. La plateforme, spécialisée dans la diffusion de vidéos en direct, terrain de jeu des gamers, a vu les échecs grignoter de plus en plus de terrain tant en termes de création de chaînes que d’audience. Un phénomène notamment porté par Hikaru Nakamura. L’Américain, ancien numéro 2 mondial, a peu à peu basculé vers le streaming au point de délaisser sa carrière pro pour s’y consacrer à temps plein depuis le confinement. Spécialiste des échecs rapides et spectaculaires (du genre à préparer 10 coups d’avance et à les jouer peu importent les choix de son adversaire), il pèse désormais la bagatelle d’1,2 million d’abonnés sur Twitch. Une communauté d’autant plus impressionnante que les abonnements y sont généralement payants (un peu plus de 4 euros par mois, en l’occurrence), contrairement à YouTube, qui rémunère les vidéastes en fonction du nombre de vues. « Il en tire certainement des revenus très supérieurs à ce qu’il gagnait en étant dans l’élite », relève Laurent Vérat.
 
Si la sauce prend, c’est que ces nouveaux streamers sont parvenus à s’approprier les codes et la grammaire des réseaux sociaux pour rendre les échecs abordables et « fun » : on retrouve les efforts de vulgarisation caractéristique des « youtubeurs », l’humour un peu kitsch, plein de dérision de la culture « mèmes » et une grande accessibilité. Une impression de disponibilité, forcée par le modèle économique de Twitch, qui implique d’encourager les abonnements via des privilèges, en leur donnant par exemple la possibilité d’une partie. « Le champion du monde Magnus Carlsen fait beaucoup de blitz (parties rapides, NDLR) avec des joueurs amateurs, peu importe le niveau », souligne Laurent Wery, vice-président de la Fédération échiquéenne francophone de Belgique et de la fédération nationale. « Imaginez le rêve d’affronter un champion du monde ! Ce n’est pas en boxe que l’opportunité se présenterait… C’est peut-être pour le mieux, d’ailleurs. Comme spectateur, ça permet de voir comment ces grands champions réfléchissent. On essaie de puiser dans leurs idées pour les appliquer dans notre jeu. »
 
370.000 personnes réunies pour regarder un tournoi de débutants.
Sentant le phénomène, la plateforme Chess.com a lancé une série de nouveaux tournois en ligne à cadence rapide (plus nerveuse et moins exposée à la triche), dont le très populaire « PogChamps » – à mi-chemin entre streaming et téléréalité – où des figures de Twitch sont coachées pendant plusieurs semaines par des joueurs de haut voire très haut niveau pour… apprendre à jouer, avant de s’affronter. Des célébrités du net qui amènent avec elles des communautés de plusieurs milliers, voire millions d’abonnés (le seul Felix « xQc » Lengyel, gamer le plus populaire de Twitch, tire 5,5 millions d’abonnements). Le 15 février, la finale de PogChamps 3 a ainsi fait exploser les compteurs en réunissant simultanément plus de 370.000 personnes.
 
Un chiffre à mettre aussi à l’actif de Beth Harmon, l’héroïne éthylique de la série événement de Netflix Le jeu de la dame (The Queen’s gambit). Cumulant 62 millions de spectateurs en moins d’un mois, la fiction a donné un coup de projecteur inédit à la discipline. « Le Jeu de la dame a clairement eu un impact énorme non seulement pour son effet boost après la hausse liée au confinement (voir infographie), mais aussi et peut-être surtout parce que la série a changé l’image des échecs », analyse Laurent Vérat. « Nous, on sait que les échecs ne correspondent pas aux stéréotypes habituels : austères, âgés, où on réfléchit trois plombes pour bouger un pion. On peut jouer à toute vitesse de manière spectaculaire et c’est un sport plutôt jeune. Il suffit de regarder les joueurs de l’élite : une trentaine d’années et plutôt cool. » Une réhabilitation du jeu dans sa noblesse, estime en substance Laurent Wery : « Les gens ont mieux compris les échecs : le défi intellectuel, un combat de vision et d’intelligence qui appelle à se dépasser, à aller au fond de ses ressources. »
 
« Au niveau du streaming, le boost provoqué par Le jeu de la dame a vraiment pris dans trois langues : en anglais, en français et en polonais », détaille Kevin Bordi, dont la chaîne BlitzStream, référence francophone, a multiplié par 2,5 son audience après la diffusion de la série. « En fait, là où il y avait déjà des chaînes et des communautés installées. Quelque part, ça a du sens : les gens intéressés sont venus voir ce que ça donnait, et lorsqu’ils ont trouvé une communauté – avec du contenu de qualité, un tchat sympa où il y a toujours quelqu’un connecté pour répondre à une question, ou aider –, ils sont restés. A ce titre, c’est assez réducteur de ne voir que l’effet Queen’s gambit. »
S’il « streame » depuis une dizaine d’années, le Français gagnait sa vie essentiellement via son activité de professeur d’échecs jusqu’au premier confinement, activité abandonnée après le boom provoqué par Netflix. « Il est difficile, pour l’instant, de mesurer l’impact que ça pourrait avoir à terme sur le modèle économique du sport, sachant qu’il ne faut pas perdre de vue que ça pourrait n’être qu’une vague. Le stream restera un métier de niche, il n’y aura pas assez de place pour avoir des centaines de chaînes. Mais avec plus de gens intéressés, plus de gens qui souhaitent progresser, ça va mécaniquement donner plus de boulot aux gens qui travaillent dans les échecs. Mes collègues profs m’ont dit qu’ils avaient beaucoup de demandes, au point de devoir refuser des élèves. Au-delà de cela, une forte communauté amènera peut-être plus d’intérêt de marques ou de mécènes pour injecter de l’argent dans les échecs et créer des événements. » En août dernier, l’annonce du recrutement de Hikaru Nakamura par une équipe de e-sport, suivie par d’autres signatures, augurait de nouveaux développements (création de nouveau tournois privés ? d’une ligue ?)… restés sans suite à ce jour.
 
Du côté des fédérations, on assiste au phénomène plus qu’on y participe. Mais tout le monde mesure l’engouement hors norme provoqué par Le jeu de la dame, à tout le moins – « On n’a pas vécu une telle mise en lumière depuis le match du siècle, Spassky-Fischer, en 1972 ! » Sauf qu’avec un sport amateur sous cloche depuis des mois, impossible de savoir dans quelle mesure la tendance se traduira en termes d’affiliations. « On compte actuellement environ 3.500 affiliés dans tout le pays, contre 4.500-5.000 hors covid », explique Laurent Wery. « Tout ce qu’on espère, c’est qu’une fois les mesures levées, les nouveaux amateurs auront la curiosité de pousser la porte d’un club pour voir aussi à quoi ressemblent les échecs en “physique”. »